Grande Ruine - Pointe Brevoort : arête Sud
Grande Ruine - Pointe Brevoort : arête Sud (Ecrins)
18 août 2007
Consécutivement au post de Seb sur C2C, et suite à son indisponibilité pour le week-end, Guilhem me propose de faire une sortie : l'arête Sud de la Pointe Brevoort à la Grande Ruine. Au départ on
avait prévu avec Seb de se retrouver à plusieurs et de faire une course tranquille. Là on est quand même sur du "AD sup" mais Guilhem m'assure qu'il a fait des courses du même niveau. Sachant que
j'ai déjà fait de l'AD et que j'ai vraiment envie de grimper, je me dis que c'est une bonne occase, surtout qu'on ne sera que deux. En même temps je ne serais que second donc pas trop de souci à
me faire, surtout que le beau temps est annoncé.
la Tour Choisy et la Pointe Brevoort depuis le refuge Planchard
On fixe le départ le vendredi matin à Grenoble. Guilhem venant d'Annecy, il est plus judicieux qu'il passe me prendre au passage et on se retrouve au parking du Pont d'Arsine au dessus de
Villar-d'Arêne. Guilhem s'étonne de la taille de mon sac et de tout le matos que j'emporte. Il est vrai que je n'aime pas monter en tenue d'alpiniste mais plutôt en short-tee-shirt. Et puis
j'aime le confort d'un petit sac pendant la « course » proprement dite donc je le glisse dans un plus grand et le tour est joué. Bon c'est vrai que je suis plus lourdement chargé, environ 18kg
avec la moitié du rappel, mais je préfère en chier là où c'est plus facile pour être plus à l'aise pendant les difficultés. Et puis mieux vaut avoir trop de matos que pas assez...
du Pic de Neige Cordier à Roche Faurio en passant par le couloir de Roche Faurio
On décolle vers 10h en direction d'Adèle Planchard. On aborde le premier coup de cul à bonne allure et vu que Guilhem suit, j'enquille. Au bout de la moitié je jette un œil et je vois Guilhem en
train d'agoniser mais qui s'accroche : « oh Gui ! Faut pas s'cramer d'entrée d'jeu ! Dis le si ça va trop vite je lève le pied car on n'est pas arrivés ! ». Il grommèle que c'est bon mais qu'il a
toujours un peu de mal au début, bref je laisse tomber et je lève le pied. En voilà un drôle de montagnard, c'est bien d'avoir de l'orgueil mais bon faut savoir s'économiser, on ne fait pas la
course. S'en suit un long faux-plat de plusieurs kilomètres jusqu'au pied de la montée finale, les derniers 800m ! On mange un peu avant le final et on profite de la journée car il fait beau et
on est mieux ici qu'en haut, pour le moment du moins. Pendant cette montée je fais un peu gaffe à l'allure car je commence à douter des capacités physiques de mon compagnon, et demain sera une
dure journée suivie d'une belle bambée à la descente. Au premier tiers de la montée, on voit un panneau qui mentionne en substance : dernière source avant le refuge, il n'y a pas d'eau plus haut,
faites le plein. Ambiance. On fait donc le plein, surtout qu'il fait chaud et on repart. Au deuxième tiers Guilhem commence à sérieusement en chier, aussi je lui propose de le soulager de sa
corde. Qu'elle ne fut pas mon erreur : « Il en est hors de question, je suis un peu fatigué mais je vais y arriver, je vais prendre mon temps c'est tout... ». Il l'a mal pris. Moi ce qui m'embête
ce n'est pas le fait qu'il ait du caractère mais plutôt le fait qu'il est parfois mal placé. Je fais de la montagne en permanence depuis maintenant un an, je suis dehors dès qu'il fait beau donc
c'est un peu normal que j'ai la caisse. Et puis Guilhem n'a pas fait beaucoup de sorties cette année, donc moi je ne vois pas où est le problème, il ne s'agit pas de se prouver quelque chose mais
plutôt d'entraide.
L'arrivée au refuge se fait un peu plus tard et on discute avec les gens qui sont là avant de passer à table. Le coin est vraiment sympa surtout que des nuages remontent de la vallée et confèrent
au coin des airs de paradis perdu. On apprend le soir qu'on sera seuls dans la traversée de l'arête Sud, au moins on se prendra pas des cailloux sur la gueule...
mer de nuage le soir (photo gauche Guilhem MSL)
Lever 5h30 le lendemain, c'est plutôt tard pour une course mais on est à Planchard, à 3169m, les courses sont courtes et essentiellement rocheuses, donc pas la peine de démarrer avant le lever du
soleil. D'ailleurs notre départ coïncide avec celui-ci, qui est aujourd'hui magnifique de nuances du fait des nuages résiduels flottant dans le ciel.
lever de soleil sur Neige Cordier
Il faut 1h30 pour rejoindre l'attaque au Col de la Casse Déserte via le Col des Neiges, on mettra 1h. Ca fait plaisir de voir que Guilhem à récupéré.
la Tour Choisy avec le col de la Casse Déserte et l'arête Sud de la Pointe Brevoort
A l'attaque je prends l'initiative de grimper en tête la première longueur jusqu'au gendarme bifide puis Guilhem enquille jusqu'au gendarme facultatif. Etant donné qu'il est facultatif je propose
de le contourner. Mon compagnon n'est pas d'accord et opte de le gravir. Ne voulant pas faire preuve de mauvaise humeur je le suis et comme par hasard on est obligés de poser un rappel pour
arriver dans une brèche accessible en deux minutes depuis le pied du gendarme... On perd bien une demi-heure dans l'affaire, Gui s'excuse et on n'en parle plus.
le début de l'arête avec le gendarme bifide et moi-même dans le crux (photo droite Guihem MSL)
Je propose de passer les passages difficiles en tête, mon compagnon n'y voit pas d'inconvénients et c'est parti pour une belle envolée sur un pilier étroit et aérien. Je me régale à poser des
coinceurs et des sangles, le rocher est sûr, pas de vent, des prises franches, le pied ! Le crux est un petit pas en 4sup perché sur l'arête, mais protégeable, un régal. Gui me rejoint mais peine
à faire sauter les coinceurs, je lui explique comment faire mais il en fait tomber un avec une dégaine, car il n'a pas pris soin de clipper la dégaine avant de décoincer le coinceur...
« mais je t'avais dit de clipper la dégaine ! »
« c'est pas grave, je t'en refilerai une »
« non non mon bonhomme tu retournes la chercher, je t'assure du haut ! »
Et il est retourné la chercher, non mais ! En plus il a du cul, il a fait deux fois le passage-clef ! Bien qu'on ait l'impression que je sois tyrannique ce n'est pas le cas et il est parfois
difficile de retranscrire les faits de manière juste lors d'un récit mais quoi qu'il en soit, il est vrai que je l'ai un peu taquiné lorsqu'il m'a fait des conneries comme celle-là...
Le ton a changé quand en arrivant au relais suivant je m'aperçois qu'il a été fait avec un n°7 sur une microfissure de merde, un seul point donc, alors qu'à côté il y a un becquet d'1.20m de haut
! Là je l'engueule pour de vrai et je mets les choses au point, plus calmement. Je me rends compte qu'il ne sait pas faire un relais mais surtout il est cuit de chez cuit. Je prends le temps de
lui apprendre. A partir de ce moment je passe implicitement leader et les décisions qui s'imposent ne sont plus à discuter. Gui le comprend, l'accepte et la fin se passe bien. Les remarques que
je lui fais, il ne les prend plus pour des affronts mais plus pour des enseignements. En fait il n'avait fait que des courses en glace et aucune en rocher d'où le malaise. De plus je pense qu'il
a été difficile pour lui, et je le comprends parfaitement, d'emmener quelqu'un, puis se rendre compte qu'il n'était pas au niveau et se faire amener au sommet par son second qui finalement avait
plus d'expérience. Au sommet il me remercie chaleureusement et m'explique ce que j'ai compris depuis un petit moment déjà. On a passé près de 7h30 dans l'arête au lieu des 4 à 5h. Et il reste à
redescendre à la voiture 2000m plus bas. On mettra 1h30 pour rejoindre le refuge au lieu des 2h, c'est toujours ça de repris.
l'arête depuis le premier rappel
Au refuge je rencontre Alain Boisset, qui compte faire la même course le lendemain avec Thomas, Alexandre et un autre gars dont je ne me souviens plus le nom. Alain c'est celui qui m'a appris les
bases de l'alpinisme au mois de mai au refuge de la Lavey. Il me questionne naturellement sur le but de notre visite et ce n'est pas sans fierté que je lui annonce ce qu'on vient de faire. Il me
complimente et je pense qu'il est fier aussi de voir que ses leçons ont été bien apprises. Après quelques échanges sur les conditions et les difficultés de la course, on repart, en
short-tee-shirt avec mon gros sac à dos en ce qui me concerne. La première partie de la descente se passe bien, mais que le faux-plat est long. Gui n'en peut plus et m'annonce qu'il aurait posé
le bivouac là si je n'étais pas là. On arrive à la nuit en haut du premier coup de cul et c'est à la frontale qu'on le descend. On arrive bien tard à la voiture et Gui me propose de la conduire
car il sent qu'il va s'endormir au volant. Connaissant bien la route et vu l'heure on n'a pas trop traînés, du coup Guilhem n'a pas dormi... Arrivé en ville on se chope un McDo car y'a plus que
ça d'ouvert et on se casse le bide en règle, d'ailleurs Gui insiste pour me payer le repas. On se quitte peu après, Guilhem me proposera de l'accompagner plus tard dans une course en glace au
Mont Blanc mais çà ne se fera pas, je crois que je n'en ai tout simplement pas l'envie.
les Ecrins au petit matin
Guilhem, si tu lis ces lignes, ne le prends pas mal. Tu as fais ces jours-ci beaucoup d'erreurs qui auraient pu nous tuer, n'ayons pas peur des mots. Je ne t'en veux pas, que les choses soient
claires, par contre je souhaite que tes erreurs de ce jour soient des leçons pour tes prochaines courses et un témoignage pour les personnes voulant se lancer dans de tels projets.
Imagine que le mauvais temps se soit invité et nous ait surpris sur l'arête, imagine les conséquences d'une chute sur un relais qui ne repose que sur un seul point qui ne tient même pas, imagine
que l'on ait dû rentrer au refuge de nuit, traversant un glacier crevassé. Imagine.
Tu as fais preuve à mon goût d'un pêché d'orgueil, suivi d'une sous-estimation de la course, de ton propre niveau et d'un manque de confiance en ton partenaire. Comme je l'ai déjà dit on n'est
pas là pour se prouver quoi que ce soit mais pour passer une épreuve demandant humilité, sagesse, entraide, confiance, lucidité et tant d'autres (peut être en oublie-je).
Il est aussi important de ne pas sous-estimer une course de rocher, souvent bien plus technique et paumatoire qu'une course de neige. On touche là le point sensible des cotations et il faut bien
avoir à l'esprit qu'une course en rocher, bien que coté de la même façon qu'une course en neige sera bien différente.
Un de tes rêves est de faire la traversée des arêtes de la Meije. Tu m'a dis toi-même que ce n'était pas gagné et je pense que tu pourras un jour les faire à condition d'apprendre les bases de
l'alpinisme en rocher, et en gardant à l'esprit les valeurs citées plus haut, mais c'est clair que tu as encore besoin d'user tes godasses sur pas mal de courses en rocher avant de te lancer dans
une telle aventure.
Je te souhaite une bonne continuation et une longue carrière d'alpiniste. Si de plus j'ai pu t'apporter quelque chose pendant les deux jours qu'on a passés ensemble et bien j'en serais ravi. Ne
garde pas de rancune ou d'amertume envers moi mais plutôt envers tes choix et que ceux-ci t'apportent les réponses qu'il te faudra trouver plus tard face aux difficultés proposées par la
montagne. Rassure-toi, j'ai moi-même beaucoup appris, et j'apprendrais encore beaucoup...
arête Sud (3765m)
II/AD+ (4c max)
630m dont 280m pour l'arête
B0