Tour du Grand Morétan...
Col de Morétan : versant Ouest (Belledonne)
7 mars 2008
Lundi soir, au retour du Pilier de la Porte d'Eglise, j'ai aperçu une partie du potentiel de ce coin et toutes sortes de plans germent dans mon esprit. C'est clair qu'il y a moyen d'envoyer
sévère avec des boucles de folies, des faces Nord de ouf, etc... Du coup je prévois d'y retourner pour vendredi. Vu que l'expérience du lundi a été bonne, un p'tit tour sur Skitour pour voir si
y'a des gens dispo, et hop je contacte Zigual, une surfeuse (tiens ça change) qui "envoie du bois" avec pas loin d'une cinquantaine de sorties cette année... Elle m'annonce qu'elle irait
bien faire un tour du côté de Gleyzin afin d'envoyer du déniv et que le Tour du Grand Morétan la branchait pas mal. Yeeesss ! Ok, c'est cool, c'est quand qu'on part ??? Rdv pris pour
vendredi matin 6h car la journée risque d'être longue, à moins que la météo ne nous joue des tours...
Etant passé au pied du couloir du Pertuis je sais qu'il est ravagé par les coulées de printemps, donc il va falloir passer par un autre itinéraire. Tiens c'est drôle à côté y'a le Pic Sud du Vay
avec sa face Nord en 5.1, mais accessible selon Fred. Alizé (ou Zigual) n'est pas contre un p'tit couloir donc vendredi s'annonce plus qu'alléchant. Je ne peux m'empêcher d'en parler à plein de
monde, et lorsqu'à peu près tous les randonneurs à ski que je connais sont au courant, la météo nous annonce de la neige, on est mercredi. Et bien on verra, de toute façon y'a des solutions
de repli.
On décale finalement le départ d'une heure car on pense que ce sera pas jouable, mais on a bien envie d'aller dans le périmètre car même si le BRA annonce risque 2, on trouve rassurant d'aller
dans un coin où on est sûr de trouver quelques randonneurs.
Départ d'Eybens à l'heure et feu direction Gleyzin. Merde j'ai pas fait le plein et je suis proche de la réserve et avec le peu de liquide que j'ai dans les poches je ne risque pas de trouver une
station ouverte à cette heure là, mais heureusement qu'Alizé avait la sienne. 10€ plus tard et la promesse que je lui rendrais très très vite, on est reparti. Arrivés sur le parking de la
Bourgeat Noire que je commence à bien connaître, le jour se lève et le temps est plutôt voilé. La montée au refuge se fait sur un rythme plus raisonnable qu'avec Fred et les conditions de neige
sont vraiment différentes du lundi surtout après 1800m, va falloir être méfiants. On décide de s'arrêter au refuge pour manger un bout. Un petit groupe est en train de prendre le p'tit
dej' et nous fait savoir que la veille c'était dément avec de la poudre à gogo et pas de coulées si ce n'est celle au pied du Pilier de l'Eglise. Ils sont allés au col de Morétan. On repart
quand on commence à sentir le froid c'est-à-dire au bout d'un bon quart d'heure, direction le replat au dessus du cirque des cascades de l'Oule. Alizé commence à tracer, car il n'y a pas, ou
plutôt plus, de traces. Et là ça ne rigole plus, on brasse dans plus de 50cm de fraîche dans un vent qui n'a rien d'une petite brise rafraîchissante.
et une belle trace, une !
Je prends le relais à mi-pente et là je comprends vraiment pourquoi on n'avance presque plus : mes skis sont en sous-marin sous la neige et je glisse en arrière chaque fois que je fais un
pas.

ceux qui me connaissent savent que je ne fais pas semblant...
On arrive au replat un peu entamés, on s'abrite et on décide d'attendre un peu les skieurs qui nous suivent. Ils décident d'aller au col de l'Eglise mais nous ça ne nous enchante pas surtout
quand on voit la plaque qui est partie la veille et sur laquelle ils vont devoir remonter. Comberousse à l'air gavé aussi alors on se décide sur le col de Morétan, qui a l'air un peu à l'abri. On
n'a vraiment pas envie de tracer 1000m comme on vient de le faire... En repartant le temps change, le vent faiblit et le soleil perce, est-ce un bon présage ? On pense que oui car on distingue
des traces sous le col, donc s'il y a des traces, qui sont forcément de la veille, c'est que le vent n'a pas ou peu soufflé de ce côté-ci. Go !

la montée au col de Morétan, on voit la coulée de la veille en face
Quatre skieurs nous suivent, ben ouais elle est cool ma trace, puis plus qu'un après le premier ressaut : tant mieux, j'vais pas m'crever à faire la trace pour qu'on me grille sur la
fin et qu'on ne puisse pas faire les plus belles traces... Le dernier skieur rattrape Alizé et la double. Il reste 150m de déniv' ça craint plus rien alors j'accélère un peu la cadence
pour voir si le skieur est joueur. Ben non, en plus en bonne montagnarde qui a un minimum d'orgueil, Alizé lui recolle aux fesses et ils arrivent ensembles au col.

depuis le Col de Morétan, vue sur Comberousse & le Pilier de la Porte d'Eglise
On tchatche avec le gars, ma foi sympa, on envisage un moment de descendre le versant Est du col mais c'est soufflé donc ce sera non. On redescend à tous les trois vers le replat. La
neige est croutée en rive gauche et en poudre lourde rive droite, va pour la droite. Là je comprends très vite le théorème de Tardivel qui dit en substance : "plus c'est large, mieux ça passe",
car moi avec mes 74mm au patin je galère pas mal et je vois une fusée passer avec un swallow panic de 360mm aux pieds. Deux (ou trois ?) gamelles plus loin je rejoins Alizé au replat et suis bien
content de constater que je ne suis pas le seul à galérer puisque notre acolyte n'est toujours pô là.

alors celle-là je l'adore, remarquez comme je suis plein de neige... on voit ma trace derrière et la photo suivante zoome sur celle-ci

ma trace avec le beau cratère au milieu ! le swallow panic fait des traces plus directe
Finalement, il fait beau et on remettrait bien les peaux. En plus des skieurs montent au col du Gleyzin. Petite pause casse-croûte et on y go. A mi-pente on se dit que ça pourrait être bien
d'aller sur Comberousse car la neige est meilleure, pattin couffin... donc on décide d'aller sur la droite mais avant, on utilise les traces (qui vont à gauche) au maximum puis Alizé
s'engage dans la traversée.
la traversée d'Alizé, 10s avant... la suite
La suite, je vous la mets telle que je l'ai vécue et retransmise sur le blog d'Alizé. Je vous mets aussi sa version des faits en lien :
http://mountaintibet.over-blog.com/article-17477093-6.html#anchorComment
« Tu sors de la trace et je m'arrête car j'ai retenu la leçon un peu plus tôt (eh oui j'ai un peu trop tendance à coller mon "traceur" pour tchatcher), j'en profite pour faire une photo de ta trace et 5 secondes après je vois la pente se déchirer en mille morceaux. Tu réalises (la plaque t'as déjà dépassée plus en amont) et te mets dans le sens de la pente afin de revenir vers nous mais progressivement la coulée t'emporte. Je gueule : NAGE ! Je te vois partir de plus en plus vite et je te perds de vue car tu passes derrière un éperon rocheux. Après t'avoir perdu de vue, j'ai du attendre le passage du reste de la coulée avant d'aller voir les "dégâts". J'en ai profité pour sortir mon ARVA (un peu en stress quand même) et je me suis avancé : je ne pensais pas que la zone de recherche serait si étendue. Je regarde l'ARVA : pas de signal, merde ! Le collègue derrière moi est un peu figé, je gueule ton nom au cas où tu serais en surface : pas de réponse. Je scrute des signes visibles dans le cône de déjection, j'aperçois un bras qui bouge à environ 200m plus bas, je suis soulagé et je commence à descendre (pas facile avec les peaux, les cales en position de montée et les chaussures non fixées) mais soudain je m'arrête. Et si c'était pas toi, si c'était quelqu'un d'autre qui se serait fait prendre alors qu'il était en train de monter ? A ce moment j'enrage de ne pas avoir pu voir la "scène" se dérouler en entier, c'eut été si simple. Je ne veux pas descendre pour après me taper une recherche en montée qui prendrait beaucoup de temps (de plus si c'est quelqu'un d'autre, il bouge et ne risque à priori pas grand chose dans les 2 minutes à venir). Alors j'interpelle les skieurs qui montent (au fait combien étaient-ils, 4, 5, plus, je ne sais plus) : ils n'ont pas bougés, ne savent pas quoi faire. Je leur demande s'il ont vu quelque chose, s'il y avait quelqu'un plus bas etc... mais à 100m de distance on entends rien d'audible ou presque. Alors je regarde un peu mieux la zone, pas de traces venant se perdre dans le cône depuis l'aval, la trace de montée ne se fait recouvrir que bien plus haut, toujours pas de signal de l'ARVA, tu dois être loin de moi, le bras bouge alors je fonce.
Lorsque j'arrive sur toi je me vautre en oubliant que mes talons ne sont pas solidaires des skis, mais je m'en fous je suis trop content car je reconnais un bout de ton ski d'approche qui dépasse. Je quitte mes skis, je sors ma pelle de mon sac et je vois mon collègue qui arrive, ainsi que les autres skieurs. J'essais de te rassurer en te demandant si tout va bien, si tu as mal, je te demande de te protéger la tête afin d'éviter de te mettre de la neige dans les yeux... je vois bien que t'es un peu en état de choc mais bon, on te dégage et on déconne un peu pour évacuer le stress. Et là un type nous dit qu'il fait de la rando depuis 15ans, que c'est la première fois qu'il a pris un ARVA mais qu'il ne sait pas s'en servir... je suis blasé et comprends mieux pourquoi il ne savait pas quoi faire. De toute façon, j'avais pas envie de lui dire quoi que ce soit car je pense qu'il a maintenant compris qu'il doit absolument savoir s'en servir... »

"waouh, j'ai descendu tout çà ???"
eh oui t'as dévalé tout çà !
Analyse et réflexion
Je me rends compte que j'ai fais une grosse cagade en voulant conserver la trace le plus possible, et je m'en excuse. Au vu de la topographie, ce n'était pas évident de l'endroit où l'on se trouvait et il aurait fallu descendre bien plus bas (quasi 150m) pour traverser sereinement. Je pense aussi que le changement de destination est intervenu trop tard pour que la vision globale du versant nous permette de choisir un meilleur itinéraire.
Ensuite, deux questions me trottent dans la tête : si nous avions traversé plus bas, l'avalanche se serait-elle déclenchée ou non ? Si non, n'en n'aurions nous pas déclenché une plus haut ?
On peut dire bien des choses mais : la plaque est partie environ une trentaine de mètres au dessus de toi et il ne s'est passé que 1 à 2 secondes (et oui pas plus) entre le moment ou il y a eu le craquement et celui ou tu as été emportée. La coulée t'as emportée à une vitesse assez faible et pas frontalement, puis la vitesse s'est considérablement accrue et nous t'avons perdu de vue (à cause d'un éperon rocheux). Si tu avais été plus bas et que la plaque serait partie (vu la taille de celle-ci j'ai de sérieux doutes sur le fait qu'on aurait pu l'éviter, et vu comment on brassait pour faire la trace, on aurait pas pu y aller "plus en douceur"), elle aurait pu te percuter avec beaucoup plus de vitesse et de violence, la suite n'aurait peut-être pas été plus heureuse.
Je dois dire que lorsque je t'ai vu partir ça m'a interpellé mais j’étais plutôt décontracté : "merde ! bon ok elle est partie, je peux rien faire si ce n'est qu'on va la suivre du regard le plus longtemps possible et on démarre la recherche à partir de l'endroit ou elle disparait, regarde bien attentivement" C'est à peu près en substance ce que je me suis dit. Sauf que quand je t'ai vu passer derrière l'éperon rocheux, là j'ai eu un bon coup de stress ! Et oui ça ne s'est pas passé comme ça aurait dû se passer ou du moins comme on vous l’apprend en stage de manipulation ARVA.
J'ai fait de nombreux exercices de recherches et je m'en suis toujours bien tiré, la seule chose qui me faisait
douter, c'était la gestion du stress. On est humain, quand c'est un ami qui part, on n’est pas dans le même état que quand on simule l'avalanche.
la coulée vue du replat, ça calme...
Conclusion
Je ne retiens que du positif de cet épisode. Le ski de rando est un sport où on essaye de limiter les risques au maximum et c'est ce qu'on a fait : un seul s'est fait prendre. La recherche, bien que stressante (peut-il en être autrement ?) s'est parfaitement bien déroulée, je peux t'assurer qu'il ne s'est pas passé plus de deux minutes entre le "crac" et ma vautre en ski à coté de toi. Maintenant, je n'en suis pas moins critique vis-à-vis de nous et de moi-même en particulier. Le choix de changer d'itinéraire relevait de l'inconscience, le lieu où on a voulu traverser était dangereux, etc, bien que nous étions d'accord sur ces points. Cette pente "puait" à nos yeux 1 heure plus tôt et là, le vent se calme, le soleil revient, des gens sont dans le vallon, on s'engaillardis à l'idée de rider une bonne poudre et on y va : tout faux. Restons sur notre première impression, surtout si elle nous dit de renoncer, l'inverse n'étant pas forcément vrai.
A l'avenir je penserai à cet aventure c'est sûr, mais je referais certainement des conneries car sinon ça veut dire que je ne fais plus de ski de rando. Espérons qu'elles soient sans conséquences. Il faut essayer de se donner les moyens d'éviter que cela n'arrive (méthode Werner Munter par exemple) même si le risque zéros n'existe pas. Dans cette optique, j'aime bien l'idée de savoir combien de personnes nous suivent.
Je vais m'arrêter là car je pourrais en parler encore longtemps. Que ce soit clair, je ne nous encense pas et ne nous enterre pas non plus (vilain jeu de mot), j'essaye d'apporter mon témoignage sans justifications aucune, avec le plus d'objectivité possible, et je ne me mets en aucun cas dans la peau d'un moralisateur. J'espère que c'est comme cela que vous le ressentirez, puisse-t-il vous apporter un plus.
Toutes mes excuses encore à toi Alizé, en espérant que cela n'affecte pas ta passion pour la montagne et ne nous prive pas de futures sorties, sans avalanches si possible ;-)
Tour du Grand Morétan : Charmet, Fontaines, Pertuis (2826m)
PD+
4.2 E2 (pass. 45° ; 40°/800m)
2370m
Col de Morétan : versant Ouest (2503m)
F
2.3 E2 (pass. 35°)
1400m
B1xa
retour au parking, tiens j'avais pas fait gaffe à ce panneau...