Mont Maudit : arête Küffner
Mont Maudit : arête Küffner (Mont Blanc)
26 août 2008
Avec Lucas on se dit qu'il serait dommage de ne rien faire demain, alors on se met à la recherche d'un truc plutôt rapide sur le chemin du bivouac de la Fourche. On se met d'accord sur l'arête
Est de la Pyramide du Tacul, une jolie voie de 250m dans le IV+ au pied de laquelle passe l'approche pour le bivouac. Elle est donnée pour deux à trois heures, tip-top avant d'aller à
la cabane. Peu après, en allant chercher de l'eau à l'hotel du Col de la Colombière, j'en profite pour demander au gars le temps qu'il faut pour aller à Cham. Il me demande si nous y allons pour
grimper et devant l'affirmative me lance qu'il y a eu 18 morts ce matin : "whaaaaat ?" J'en parle à Lucas et il est quasi-sûr qu'il s'agit des séracs du Tacul. Il s'avèrera qu'il avait
vu juste avec un bémol, c'est qu'il s'agissait de "seulement" 8 morts. Tant pis, nos voies ne passent pas dans ce coin expo, mais nous nous renseignerons demain à l'OHM ou au Bureau des
Guides.
la "Kuff" depuis le sommet
du Maudit, au fond le groupe Géant-Jorasses et les 4000 suisses
On arrive sur Cham et il ne fait pas très beau, les sommets sont dans la nasse et il fait un peu froid. Après vérifications, on peut passer faire la "Kuff", mais le périmètre du Tacul
sur la traversée des trois monts est interdit d'accès pour le moment. Vu qu'on n'a pas envie de passer par là à la descente, on sortira par le Mont Blanc. Et comme le temps est incertain
pour aujourd'hui, tant-pis pour la Pyramide du Tacul, on monte direct. En plus çà nous permet d'être plus léger car on a moins besoin de matos. On embarque pour le téléphérique de l'Aiguille du
Midi et on en profite pour économiser les 3€ de la descente, c'est toujours çà de pris car 35€ pour monter c'est pas donné ! Le plafond nuageux est aux environs de 3600m et c'est dans le
brouillard qu'on arrive à l'Aiguille, pour le panorama on a vu mieux... au moins la vallée Blanche porte bien son nom... On attend au moins une heure le temps que çà se dégage mais çà
ne se dégagera pas donc on file, d'abord sans rien voir à plus de 10m, puis vers la Pointe Lachenal on passera sous les nuages, heureusement que Lucas connaît un peu les lieux.
descente de la vallée Blanche entre le Gros Rognon et la Pyramide du Tacul, vous reconnaissez n'est-ce pas ?
Au pied de la Tour Ronde, le plafond nuageux redescendra et c'est sans visibilité qu'on finira la remontée de la combe Maudite, heureusement qu'il y avait des traces... On se mettra un peu taquet
dans la remontée du couloir final, dans une neige molle sur glace noire, vive les piolets tractions. Il s'avèrera que cette partie fut pour moi la plus dure de toute la course. On arrive à la
cabane vers 17h30 et il y a déjà cinq personnes. Au final il en arrivera encore huit, la nuit va être courte et les places chères...! Le versant Brenva du Mont Blanc se dévoile et çà me
réconcilie beaucoup avec cette montagne, grandiose. Déjà qu'à plus de 3600 y'a moins d'oxygène, je vous laisse imaginer le taux d'oxygène au petit matin dans un cabane de 8 mètre-cubes avec 15
personnes dedans, vive le mal de tronche au réveil.
le versant
Brenva du Mont Blanc, ça a de la gueule !
Lever 3h30 et départ une heure plus tard environ. Plusieurs cordées nous précèdent : un guide super sympa et son client, des italiens, des écossais et des français. Le début se déroule sur
une arête essentiellement neigeuse avec quelques pas d'escalade et le franchissement d'un bombé neigeux à 80° sur cinq mètres : celui-là il réveille ! Puis l'arête se redresse et on continue
en remontant un couloir neigeux puis des dalles où l'on se fera un peu parpiner, puis un autre couloir qui mène à une superbe corniche juste avant l'Androsace. Là on aurait dû la gravir car on a
attendu pas moins de trois-quart d'heure que les cordées de devant contournent l'Androsace, les italiens qui ont bien senti le coup ont réussi à passer.
au petit matin sur le premier ressaut de l'arête, au fond la Tour Ronde
Ensuite, on remonte un couloir en zig-zag menant à une goulotte peu protégeable au départ qui termine à l'aplomb d'un vaste couloir. Je propose à Lucas de doubler dans le couloir et je place
une mine, mais Lucas n'apprécie pas les changements de rythme brutaux, du coup on ne doublera que la cordée des écossais, les français ayant accéléré pour ne pas qu'on les double...


lever de soleil sur le versant Brenva du Mont Blanc - même versant un peu plus tard, le Maudit est la première pointe acérée sur la droite en partant du Mont Blanc

On finira donc cul-à-cul jusqu'à l'épaule Nord-Est en prenant notre mal en patience et en perdant de nombreuses minutes, on fera aussi un minimum connaissance avec les frenchies. A
partir de là ils doublent le guide, dont le client est épuisé mais çà on s'en doutais, et nous on enquille et on finit par doubler les frenchies dans la montée finale. On se mettra
taquet à cinquante mètres de l'arrivée dans un passage raide car la sous-couche neigeuse deviendra de la glace noire : on n'avait qu'un piochon à ce moment là et il était hors de question de
tenter une manoeuvre déséquilibrante pour attraper le second... La neige était excellente et ancrais bien juste avant, comme quoi faut pas relâcher la pression avant la fin.
Le sommet est là et la vue est belle : on voit toute l'arête de la "Kuff" et plus encore, il est 10h45. On a donc mis 6h15 mais sans les bouchons on mettait 5h. On casse la croûte et les
deux autres cordées nous rejoignent ensuite.
myself au sommet sur fond de Jorasses
A partir de là commence une autre course car il est hors de question de revenir à l'Aiguille du Midi par le Tacul et ses séracs menaçants, du coup on descend au col de la Brenva puis on remonte
le mur de la Côte pour atteindre le sommet du Mont Blanc par sa face Nord.
Lucas au
sommet du Maudit, le mur de la Côte et la face Nord du Mont Blanc en arrière plan
Kevin et son pote finiront par nous suivre : ils étaient au refuge des Cosmiques l'avant veille et devaient faire le Mont Blanc par les trois monts, mais heureusement pour eux ils sont partis
plus tard que les premières cordées et ont ainsi évité le jeu de massacre. Ils ont bien entendu aidé les secouristes mais n'ont pu aller au Mont Blanc. La Küffner fut pour eux un lot de
consolation qui pour ma part vaut largement plus que la voie royale du Mont Blanc. Mais comme le pote de Kévin n'ést jamais allé en haut du toit de l'Europe... Après le mur de la Côte Lucas sent
qu'il va dérouiller et me le fait savoir. Moi je n'en sais trop rien mais c'est clair que je suis hyper vigilant car çà fait quinze jours qu'on est dans la plaine et du coup on n'est plus
acclimatés. Lucas en est à son septième Mont Blanc et moi je ne suis jamais allé aussi haut : avant ce matin mon highest étaient les 4102m de la Barre des Ecrins. Là on va en
rajouter pas moins de 700 alors je peux vous dire que je m'écoute. Finalement Lucas craquera un peu dans les derniers 200m et on finira en s'arrêtant souvent, mais l'essentiel est ailleurs.
Kevin, qui s'est décordé de son compagnon de cordée nous rejoindra au sommet peu après, son pote bien plus tard, on sera déjà partis.
Lucas au
sommet de l'Europe
Les trois
monts depuis Vallot
On s'arrêtera quelques minutes à Vallot et aussi au refuge du Goûter, où on les retrouvera au moment de filer. La descente sur Tête Rousse me remet du baume au coeur car c'est
plus "technique" et on prendra un peu de temps à Tête Rousse. Lucas a travaillé pendant trois saisons à ce refuge où il a ses habitudes. Moi je prendrais les miennes avec les chiottes car
l'eau de fonte commence à avoir raison de mon tube digestif et la "courante" n'est pas loin... Un bon café plus tard avec tous ses anciens collègues de travail et sa patronne, tous très sympa et
nos "amis du Maudit" nous rejoignent pour la descente finale vers le Nid d'Aigle. Mais on est maintenant en horaire d'hiver et le dernier train est déjà parti, on est bon pour descendre
jusqu'à Bionnassay. Heureusement le pote de Kevin, dont les parents habitent les Contamines, viendront nous chercher à Bellevue en 4x4. Bellevue est situé à 1750m, nous faisant économiser une
bonne heure de marche et quelques quatre cents mètres de dénivelé. On en sera quand même quittes pour un peu plus de trois mille mètres de descente dans la journée, ouf ! Et faut encore rentrer
sur Grenoble, une bien longue journée...
les trois
monts depuis le Dôme du Goûter
Je suis mitigé quand à mes sentiments au sommet, content de ne pas avoir trop souffert de l'altitude, même si après 4600 çà tire, mais pas plus heureux que çà d'être allé en haut de cette
montagne référence pour les uns mais variante de sortie pour les autres. Vous vous doutez de quel côté je me situe... Bon je fais la fine bouche mais ce qui me fais chier c'est que je me tape ce
sommet lors de ma première visite dans ce massif alors qu'il représente tout ce qui me rebute dans la pratique de l'alpinisme, du moins par ses voies normales. J'aurais bien voulu y aller
seulement après avoir été sur des montagnes plus symboliques à mes yeux tels la Verte, les Jorasses, la Dent du Géant... D'ailleurs lors de la descente, je me demanderais comment c'est
possible de voir de telles incongruités dans l'équipement de ceux qui viennent le gravir : décidément il n'y a pas tant de morts que çà ici !
Après avoir vu une partie relativement sauvage du massif, nous avons parcouru la partie la moins sauvage qu'il existe en haute montagne, et bien que l'arête des Bosses soit esthétique jusqu'à
Vallot, on n'a pas le sentiment d'être en haute montagne. Le calme, la contemplation, le silence, l'isolement... tout çà n'existe plus, j'ai l'impression d'être à Chamechaude un dimanche de beau
temps... Et le pompon, c'est l'arrivée au refuge du Goûter, avec ses tentes en vrac, ses touristes sous équipés et braillards, et puis cette horrible odeur de chiottes : à vous
"déGoûter", sans vilain jeu de mot !
arête Küffner (4465m) et sortie par le Mont Blanc (4810m)
mixte
IV/D (50-55° parfois plus sur de courtes sections, du IV)
800m jusqu'au Maudit, 500m de plus jusqu'au Mont Blanc, + de 3000m de descente...
B0